Genèse

Le rock trouve son origine dans le blues, né dans le sud des États-Unis, dont l’influence a été déterminante pour un grand nombre de précurseurs du rock. Des bluesmen tels que Blind Lemon Jefferson, Skip James, Big Joe Williams, Tommy Mac Clennan, Leadbelly, Bukka White, Howlin’ Wolf, Muddy Waters, John Lee Hooker, B.B. King, Albert King et surtout Robert Johnson, ont très profondément marqué des artistes rock aussi influents qu’Elvis Presley, Chuck Berry, Bob Dylan, Jimi Hendrix, Eric Clapton, les Kinks, les Beatles, les Rolling Stones, les Doors, Led Zeppelin, U2 ou encore plus récemment Kurt Cobain. Or, le blues est une musique afro-américaine profane par excellence. Aux yeux de ses détracteurs, il est question de « chants diaboliques » accompagnant la « danse du péché ». Et n’allez pas croire que seuls les Blancs le stigmatisaient de la sorte. Certains Noirs ne l’envisageaient pas différemment. La musicologue Teresa L. Reed rappelle que les premiers Africains arrivés aux États-Unis n’avaient aucunement conscience d’une distinction entre sacré et profane. Ce n’est que progressivement que leurs descendants ont incorporé cette dualité. Par conséquent, les détracteurs du blues se composent de croyants aussi bien Noirs que Blancs. Muddy Waters était, par exemple, effrayé par Robert Johnson (tous deux ont été initiés au blues par Son House) et par le halo satanique qui l’entourait, au point de déclarer sérieusement qu’il le considérait comme un homme dangereux. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le blues que certains considéraient comme diabolique, mais également l’instrument qui permettait de le jouer. La guitare elle-même était l’instrument du Malin. Dans son autobiographie, W.C. Handy, que l’on considère comme le père du blues, raconte la réaction de ses parents à la vue de la guitare qu’il venait de s’offrir : « Une guitare ! Un instrument du Diable… Es-tu possédé pour oser ramener cette chose sacrilège dans notre foyer chrétien ? ». Pourtant, c’était oublier que beaucoup de textes blues pouvaient être truffés de références religieuses. Et notamment ceux que certains bluesmen chantaient à la sortie des églises pour gagner leur vie. Seulement, le blues était généralement le fait de musiciens itinérants qui le pratiquaient essentiellement dans des tripots et des bordels. De plus, outre les thématiques dramatiques de la souffrance et de la misère, ces musiciens prenaient la liberté d’aborder des thématiques grivoises à connotations sexuelles. Si bien que les chrétiens, qui de tout temps ont eu un rapport difficile au plaisir en général, n’ont pas tardé à condamner le blues pour son caractère licencieux en le qualifiant de démoniaque. Au début du 20ème siècle, dans le sud des États-Unis, et tout particulièrement à la Nouvelle-Orléans en Louisiane, se répand l’idée qu’il existe alors une méthode permettant d’obtenir à la fois du talent musical et le succès qui en découle. Une méthode reposant sur un mythe construit autour de la figure de Robert Johnson (†1911-1938), que le monde du rock s’est, par ailleurs, entièrement réapproprié. Bien qu’il ait interprété beaucoup de gospels au cours de sa courte mais prolifique carrière, il se trouve que le bluesman du Delta a construit sa réputation en chantant qu’il était un protégé du Diable, ce qui était manifestement plus rentable pour lui. « Me And The Devil Blues » (« Moi et le blues du Diable ») et « Hellhound On My Trail » (« Un chien de l’enfer à mes trousses ») en sont d’excellentes illustrations. Selon la légende, Robert Johnson – disciple du guitariste Ike Zinnerman, qui lui-même prétendait avoir appris le blues en jouant à minuit dans des cimetières – serait devenu un prodige de la guitare après avoir conclu un pacte avec le Diable. Il lui aurait vendu son âme en échange de sa virtuosité. Son fameux titre « Crossroad Blues » en fait le récit. Rien de nouveau sous le soleil pourrait-on lire dans l’Ecclésiaste ! Car Robert Johnson a tout simplement exploité une légende tirée du folklore médiéval allemand selon lequel, l’alchimiste Johann Georg Faust (†env. 1480-1540), aurait en son temps, vendu son âme au Diable (Méphistophélès) en échange de connaissances scientifiques avancées. Le thème faustien a nourri quantité d’œuvres artistiques. Goethe et Oscar Wilde l’ont utilisé en littérature, Berlioz et Beethoven l’ont mis en musique, Murnau et Brian de Palma l’ont scénarisé dans leurs films, etc. Même Homer Simpson a vendu son âme au Diable en échange d’un beignet dans un épisode des Simpsons (après un combat avec le Diable, c’est finalement Marge, l’épouse de Homer qui remportera l’âme de son mari). Ces exemples montrent que les mythes traversent les siècles et se métamorphosent. Et, lorsqu’ils tendent à disparaître à un endroit, ne manquent jamais de resurgir ailleurs. Quoiqu’il en soit, cette légende sera plus tard constitutive de la mythologie rock. Elle bénéficiera notamment du soutien d’un pionnier aussi influent que Jerry Lee Lewis qui clamait haut et fort que le rock’n’roll était « la musique du Diable ». Et comme c’est le cas pour tous les mythes fondateurs, celui-ci se caractérise par un récit mettant en scène une série de personnages extraordinaires. À la manière de Robert Johnson et du bluesman Peetie Wheatstraw qui se proclamait « Gendre du Diable » (« The Devil’s Son-In-Law ») ou encore « Grand Sheriff de l’Enfer » (« High Sheriff of Hell »), certains artistes, de même que l’industrie musicale, ont bien compris que le mythe faustien pouvait constituer un argument commercial efficace pour établir une carrière. De même qu’il marque en quelque sorte les premiers rapports du rock avec une divinité, fut-elle profane. Si le rock s’est très largement développé sur la base de ses relations avec les forces obscures, il ne faut pas oublier pour autant ses rapports avec les forces célestes, nettement plus conformes aux croyances religieuses dominantes. Mieux, le rock s’est lui-même imposé en fabriquant ses propres divinités.
par Fabien Hein Source .